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Femme médecin : « Chère consœur » ou le droit de n’être qu’une patiente.

Photo du rédacteur: Estelle de Pélichy-Jeanson
Estelle de Pélichy-Jeanson
24 sept.
3 min de lecture

Il y a quelque temps, une femme médecin s’est assise dans le fauteuil d’en face. Celui de la personne qui consulte.


Elle avait fait ce que nous exigeons de nos patients : venir avec sa question, sa vulnérabilité, son histoire.


On l’a appelée « chère consœur ».


Elle a demandé, poliment, qu’on ne le fasse pas. Elle a expliqué : « Je suis ici comme patiente. Regardez-moi comme telle. »


On a continué.


Cette anecdote paraît minuscule. Elle ne l’est pas.


Car dans ce mot — consœur — se loge une difficulté que la médecine connaît encore mal : que se passe-t-il lorsqu’une femme médecin devient elle-même patiente ?


Quand le médecin devient patient


Une femme médecin qui consulte semble parfois ne jamais être tout à fait au bon endroit.

Si elle arrive documentée et lucide — et comment ne le serait-elle pas, puisque c’est son métier ? — sa connaissance médicale peut devenir un obstacle. Elle en sait « trop » pour correspondre à l’image que l’on se fait d’une patiente.


Si elle arrive démunie, on s’étonne qu’un médecin puisse l’être.


Sa compétence professionnelle semble devoir la protéger de la souffrance. Comme si connaître la maladie empêchait de la vivre.


Mais savoir soigner ne signifie pas savoir se soigner. Et être médecin ne devrait pas retirer le droit de devenir, à son tour, une personne qui demande de l’aide.


Femme médecin : toujours trop ou pas assez ?


Cette tension dépasse d’ailleurs le cabinet médical.


Femme et médecin, elle a souvent appris à naviguer entre des injonctions contradictoires : trop douce pour diriger, trop ferme pour être aimable. Trop investie dans son métier pour sa famille, trop mère pour sa carrière. Trop sensible pour exercer, trop cuirassée pour être touchante.


Et lorsqu’elle passe de l’autre côté du bureau, une nouvelle contradiction apparaît : trop médecin pour être pleinement patiente, trop vulnérable pour correspondre à ce que l’on attend d’un médecin.


La question n’est alors plus seulement celle du soin.


Elle devient : où une femme médecin a-t-elle le droit de se montrer telle qu’elle est ?


La santé mentale des femmes médecins


Cette question prend une dimension particulière lorsque l’on regarde la littérature consacrée à la santé mentale des médecins.


Une méta-analyse publiée dans l’American Journal of Psychiatry rapportait un risque suicidaire plus élevé chez les femmes médecins que chez les femmes de la population générale¹.


D’autres travaux ont exploré les obstacles qui peuvent empêcher les médecins de demander de l’aide, parmi lesquels la honte associée au diagnostic et la conviction qu’ils devraient être capables de gérer leurs difficultés seuls².


La littérature consacrée au « médecin-patient » décrit également les difficultés particulières qui apparaissent lorsqu’un professionnel de santé doit soigner l’un de ses pairs³.

Derrière une formule aussi banale que « chère consœur » se trouve donc une question beaucoup plus vaste : sommes-nous réellement capables de laisser un médecin devenir un patient ?


Et, pour les femmes médecins, cette question vient se superposer à toutes celles qui entourent déjà leur légitimité professionnelle.


À quel moment sommes-nous légitimes ?


Légitimes à ne pas être évaluées sur nos compétences lorsque nous demandons de l’aide.

Légitimes à ne pas devoir être des exceptions que l’on admire ou que l’on disqualifie.

Légitimes à être vues telles que nous sommes.

Légitimes dans nos souffrances et dans nos doutes.


Que devons-nous faire, nous, femmes et médecins ?


Peut-être ceci, pour commencer : cesser de nous excuser d’exister des deux côtés du bureau.


Nommer ce qui nous arrive.


Et surtout, nous le promettre les unes aux autres : quand une consœur s’assiéra dans notre fauteuil d’en face, nous l’appellerons Madame.


Nous lui offrirons ce qu’on lui refuse parfois ailleurs : le droit, immense, de n’être qu’une patiente.


Références


Schernhammer ES, Colditz GA. Suicide rates among physicians: a quantitative and gender assessment (meta-analysis). Am J Psychiatry. 2004;161(12):2295-2302.


Gold KJ, Andrew LB, Goldman EB, Schwenk TL. Gen Hosp Psychiatry. 2016;43:51-57.


Kay M, Mitchell G, Clavarino A, Doust J. Br J Gen Pract. 2008;58(552):501-508.


« Chère consœur » ou le droit de n’être qu’une patiente. Femme médecin.

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