«La rumination, c'est un défaut de volonté» et Pourquoi «arrête de ruminer» ne marche pas.
C'est probablement le conseil le plus inutile jamais donné à un être humain. Non pas parce qu'il est méchant — il part presque toujours d'une bonne intention — mais parce qu'il demande à quelqu'un d'éteindre volontairement un système qui ne répond pas à la volonté.
Voilà ce qu'on sait de ce système.
Je vous ai parlé, il y a quelques semaines, du réseau du mode par défaut : celui qui tourne quand vous ne faites rien, qui vous ramène à vous-même, à vos souvenirs, à ce que l'autre a voulu dire. C'est le même réseau qui est massivement impliqué dans la rumination — et la spécificité est frappante.
Une méta-analyse publiée dans NeuroImage en 2020 a cartographié les régions activées par la rumination à travers l'ensemble des grands réseaux cérébraux.
Résultat : 31,3 % des voxels du réseau du mode par défaut sont activés par la rumination.
Pour le réseau fronto-pariétal, celui du contrôle exécutif, on tombe à 7 %.
Pour le réseau attentionnel ventral, à 4,7 %.
Autrement dit : ruminer n'est pas penser intensément. C'est une activité qui se joue presque entièrement dans le système de la pensée autoréférentielle — celui qui traite ce qui vous concerne, vous.
Et c'est exactement pourquoi l'injonction échoue. Vous ne demandez pas à quelqu'un d'arrêter de faire quelque chose. Vous lui demandez d'arrêter d'être occupé de lui-même, avec le réseau dont c'est précisément la fonction, et qui tourne d'autant plus librement que rien d'autre ne le sollicite.
Maintenant, une correction, parce que la version simplifiée circule beaucoup et qu'elle est fausse.
On lit souvent que le réseau du mode par défaut serait « détraqué » dans la dépression. Les données ne disent pas ça. Un travail de référence publié dans Biological Psychiatry en 2015 par Hamilton et son équipe montre une connectivité fonctionnelle augmentée, de façon fiable, entre ce réseau et le cortex préfrontal subgénual — et cette connectivité prédit souvent le niveau de rumination. Mais les mêmes auteurs ne retrouvent aucune anomalie fiable de débit sanguin dans les nœuds du réseau lui-même.
Ce n'est donc pas le réseau qui dysfonctionne. C'est son couplage avec une structure impliquée dans le retrait affectif.
La nuance change tout, cliniquement. La pensée autoréférentielle n'est pas pathologique, c'est le socle de votre continuité, de votre mémoire, de votre capacité à anticiper. Ce qui est pathologique, c'est qu'elle se soit soudée à un circuit de tonalité négative. Le contenu n'est pas le problème. C'est l'attelage.
Alors que faire, puisque « arrête » ne marche pas ?
Ce qui fonctionne ne consiste jamais à supprimer. Ça consiste à occuper autrement, donner au cerveau une tâche suffisamment exigeante pour que le réseau s'atténue, puisque son extinction est graduée et dépend de la charge. Ça consiste aussi à travailler le couplage plutôt que le contenu, ce que font les thérapies centrées sur le processus plutôt que sur le récit : non pas « pourquoi je pense ça », mais « qu'est-ce que je fais de cette pensée quand elle arrive ».
Et ça suppose de cesser de traiter la rumination comme un défaut de caractère.
La prochaine fois que quelqu'un vous dit d'arrêter de ruminer, vous pouvez répondre que vous y travaillez. Simplement, ce n'est pas un bouton. C'est un attelage.
Références : Zhou HX et al. Rumination and the default mode network: meta-analysis of brain imaging studies and implications for depression. NeuroImage. 2020;206:116287. Hamilton JP, Farmer M, Fogelman P, Gotlib IH. Depressive rumination, the default-mode network, and the dark matter of clinical neuroscience. Biol Psychiatry. 2015;78(4):224-230.





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