La science s'attaque au mythe du «s'ennuyer, c'est perdre son temps».
La science s'attaque au mythe du «s'ennuyer, c'est perdre son temps».
Vous connaissez l'histoire. L'idée arrive sous la douche. En repassant. En marchant.
Jamais devant l'écran.
C'est vrai. Et presque tout ce qu'on en dit est faux.
Commençons par ce qui tient, parce que c'est mesuré.
Une étude publiée dans Psychological Science en 2019 a suivi au jour le jour des écrivains professionnels et des physiciens, en leur demandant chaque soir quelle avait été leur idée la plus créative de la journée, et ce qu'ils faisaient au moment où elle est arrivée. Un cinquième de ces idées sont apparues pendant un vagabondage mental spontané, c'est-à-dire pendant une activité autre que le travail, et en pensant à autre chose.
Mieux : ces idées-là étaient plus souvent associées au dépassement d'une impasse, et plus souvent vécues comme des moments « aha ».
Donc oui. La douche, le repassage, la marche. Documenté.
Et il y a une raison physiologique à ce que ce soit ces activités-là, plutôt que l'ennui en général. Je vous ai parlé du réseau du mode par défaut et de son extinction quand une tâche démarre. Cette extinction n'est pas un interrupteur : elle est graduée, et son degré dépend de la difficulté de la tâche. Une tâche dirigée, exigeante, l'éteint franchement. Une routine "automatique", se doucher, repasser, marcher sur un trajet connu, n'exige presque rien, et laisse le réseau tourner.
Ce n'est donc pas de ne rien faire qui compte. C'est de faire quelque chose qui ne demande rien.
Maintenant, les deux choses que la même étude a trouvées et que personne ne cite jamais.
Première : il n'y avait aucune différence de qualité. Les idées venues pendant le vagabondage n'étaient jugées ni plus créatives ni plus importantes que celles venues au travail. Elles ne sont pas meilleures. Elles ressemblent davantage à une illumination.
Seconde : la majorité des idées créatives sont malgré tout apparues en travaillant. En pensant intentionnellement au problème. Le cinquième restant, celui de la douche, n'est pas le mécanisme principal. C'est l'appoint.
Et quand on a voulu passer de l'observation à la démonstration, ça s'est mal passé.
L'expérience fondatrice de 2012, qui montrait qu'une tâche peu exigeante pendant une période d'incubation améliorait la pensée divergente, n'a pas résisté à la réplication : deux études totalisant 443 participants n'ont trouvé aucune preuve de cet effet. Les travaux suivants ont confirmé le tableau, effets nuls ou très faibles, et une conclusion récente selon laquelle l'impact du vagabondage mental sur la créativité est limité et dépendant du contexte, la réflexion consciente pendant l'incubation étant plus bénéfique que la dérive incontrôlée.
Autrement dit : le phénomène existe, mais on ne sait pas le fabriquer. Prendre une douche pour avoir une idée ne fonctionne pas.
Ce qui me ramène à ce que je vois en consultation, et à pourquoi ce post m'importe.
On vend beaucoup, en ce moment, l'idée que le repos est productif. Que l'ennui est un investissement. Que ne rien faire est le nouveau travail. C'est une injonction de plus, déguisée en permission, et elle épuise particulièrement les gens qui n'arrivent déjà pas à s'arrêter, puisqu'elle transforme le repos lui-même en performance à réussir.
Et parfois le repos réside plus dans faire une tâche automatique, que se forcer à ne "rien" faire.
La vérité est plus simple et plus reposante. Votre cerveau ne vous doit pas une idée de génie sous la douche. Il a le droit de simplement se doucher.
L'ampoule s'allume parfois pendant que vous repassez. Mais elle ne s'allume que si vous avez passé la journée à câbler la pièce.
Références : Gable SL, Hopper EA, Schooler JW. When the muses strike: creative ideas of physicists and writers routinely occur during mind wandering. Psychol Sci. 2019;30(3):396-404. Baird B et al. Inspired by distraction. Psychol Sci. 2012 — l'étude fondatrice. Smeekens BA, Kane MJ, pour les deux réplications négatives. Et une synthèse récente dans Brain Sciences, 2025, pour la conclusion sur le caractère limité et contextuel de l'effet.





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