« Elle ne peut pas avoir un TDAH, elle a fait des études » quand le TDAH n'est qu'un truc de petit garçon mal élevé
J'entends cette phrase régulièrement. Parfois d'un proche. Parfois d'un confrère. Pourtant, TDAH et études réussies ne sont pas incompatibles.
Elle repose sur une image : le petit garçon qui se lève en classe, qui coupe la parole, qui perd ses affaires. Cette image n'est pas fausse. Elle est simplement partielle — et c'est cette partialité qui a été codifiée.
Regardez ce que font les chiffres quand on les suit dans le temps :
Chez l'enfant, le ratio garçons/filles diagnostiqués tourne autour de 3 pour 1, parfois davantage.
À l'âge adulte, il se rapproche de 2 pour 1, voire de 1 pour 1 dans plusieurs échantillons, y compris en population dépistée.
Une étude nationale menée au pays de Galles sur les données de santé de toute la population montre le même glissement : le ratio le plus bas concerne les personnes diagnostiquées à l'âge adulte, à 1,9 pour 1.
Et il a chuté au fil du temps, passant de 5,1 à 3,2.
Un trouble neurodéveloppemental ne se développe pas à trente-cinq ans. Ce ratio ne bouge pas parce que les femmes deviennent TDAH. Il bouge parce qu'on finit par les voir.
On explique souvent l'écart par une différence de symptômes : les filles seraient inattentives, les garçons hyperactifs. C'est en partie vrai, mais une méta-analyse publiée dans Psychological Medicine en 2024 nuance sérieusement cette lecture. Ses auteurs concluent qu'il n'existe pas de grandes différences de sévérité des symptômes de présentation entre les sexes, et que l'écart observé traduit plutôt un biais systémique dans l'adressage et l'évaluation.
Le problème n'est donc pas seulement que les filles se présentent autrement. C'est qu'à présentation comparable, elles sont moins souvent adressées.
Parce que le système de repérage ne mesure pas la souffrance. Il mesure la gêne occasionnée. Un enfant qui perturbe déclenche un signalement ; un enfant qui compense en silence n'en déclenche aucun. Et compenser, ça se paie : c'est une charge cognitive permanente, invisible de l'extérieur, qui explique pourquoi l'effondrement arrive le soir à la maison, ou à trente-cinq ans, quand les exigences dépassent la capacité de compensation.
Voilà pourquoi l'argument des études ne tient pas. Une bonne compensatrice n'est pas quelqu'un qui n'a pas de TDAH. C'est quelqu'un qui a payé plus cher le même résultat.
Le coût de ce retard, je le vois en consultation. Ce sont vingt ans d'anxiété traitée comme une anxiété, de dépressions traitées comme des dépressions, d'épuisements traités comme des burn-out. Aucun de ces diagnostics n'était faux. Ils étaient simplement seconds. Et une femme qui a traversé quatre traitements inefficaces n'apprend pas qu'on l'a mal regardée : elle apprend qu'elle est difficile à traiter.
Le mécanisme n'est d'ailleurs pas propre au TDAH. La même chose se voit dans l'autisme, où le ratio observé de 4,2 pour 1 tombe à 3,3 dans les études de meilleure qualité méthodologique. À chaque fois, la même chose : la couche bruyante est captée, la couche silencieuse est manquée.
Est-ce qu'elle peut avoir un TDAH, ayant fait des études ?
Alors non, faire des études n'exclut rien. Ni avoir un travail, ni élever trois enfants, ni tenir une maison. Ça prouve seulement qu'on a tenu.
La vraie question n'est pas de savoir si elle y est arrivée. C'est de savoir ce que ça lui a coûté.
Références : Martin J. Why are females less likely to be diagnosed with ADHD in childhood than males? Lancet Psychiatry. 2024. Martin J et al., étude nationale galloise sur données de santé de population, J Child Psychol Psychiatry. 2024. La méta-analyse de sévérité : Psychological Medicine, 2024, volume 54, numéro 14. Et Loomes R, Hull L, Mandy WPL. J Am Acad Child Adolesc Psychiatry. 2017;56(6):466-474.





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